« Le bouddhisme n’est pas un système de croyance, il s’agit plutôt d’un chemin personnel, individuel ». C’est par ces mots qu’Ines Wouters, avocate au Barreau de Bruxelles, décrit son expérience du bouddhisme. Des points de vue nuancés et argumentés qui offrent une approche d’apparence simple mais tout en étant profonde, d’un système de pensée âgé de quelques milliers d’années. .

Si on devait retirer un principe fondamental du bouddhisme, selon vous, quel serait-il ? .

La base du bouddhisme est une recherche sur la souffrance : qu’est-ce que c’est ?, quelles sont les causes ?, qu’est-ce que la cessation de la souffrance ? Quels sont les chemins qui mènent à la cessation de la souffrance ? Toute la démarche bouddhiste est fondée la dessus. Le bouddhisme reconnaît des principes tres semblables à ceux des religions du Livre et notamment les 10 commandements (ne pas tuer, ne pas voler,etc. ). Mais à la différence près qu’ils ne sont pas perçus comme des dogmes mais bien comme des conseils.

Le bouddhisme préconise que si, par exemple, on désire vivre une vie avec le moins de souffrances possibles, il est dès lors préférable de ne pas tuer et de ne pas convoiter les biens de son voisin. Ce sont au final des règles très simples, mais qui sont fondamentales car elles vont s’attaquer directement à la structure de l’égo, c’est-à-dire au moi. Cette façon de penser permet de comprendre que les autres et moi-même ne sommes, tous comptes faits, pas aussi différents qu’on pourrait le croire, et que tout mal que je ferai aux autres, c’est au final à moi-même que je l’infligerai. .

Etre bouddhiste implique-t-il des obligations à intégrer dans sa vie quotidienne ? .

Les écrits et les pratiques bouddhistes ne sont pas là pour nous dire comment on doit se comporter, en tout cas de façon extérieure. Je dirais que dans les écrits bouddhistes, il y a peut-être 20-30 % d’explications théoriques, et le reste ne sont que des exemples ou des mises en pratique d’aide au service des pratiquants. Ces explications destinées à faire comprendre ont une valeur didactiques et certainement pas coercitives.

Les explications, les principes servent donc de ligne directrice dans le cheminement d'une personne, mais ce n’est pas parce que quelqu’un ne va pas les respecter que cette personne va se voir exclue. Même un horrible criminel peut être bouddhiste s’il se considère comme tel, à savoir s’il croit en sa capacité de changement. Le but est simplement de trouver sa voie afin de devenir un meilleur être humain et chacun part de là où il est. .

Est-il possible d’exercer le métier d’avocate tout en étant bouddhiste ? .

Pour moi je ne vois aucune contradiction entre le fait d’avoir tel ou tel métier, et le fait d’être bouddhiste.

Il n’est nullement besoin de changer quoi que ce soit à sa vie, c’est simplement le regard qu’on va porter sur sa vie, mais bien évidemment le regard que l’on porte va influencer notre comportement, et donc notre vie. On peut garder le même rythme de vie, le même métier, les mêmes activités.

Vous savez, il existe un nombre incalculable de manières d’appréhender le bouddhisme. Par exemple, pour prendre un sujet délicat, celui de l’avortement : certains bouddhistes y sont totalement opposés, d'autres estiment que cela peut se comprendre dans certains cas, d'autres sont favorables ou encore d’autres encore ne le sont pas... Ce qui est important, c’est toujours la motivation qu’il y a derrière. Le bouddhisme n’apporte pas toujours une réponse tranchée à chaque question.

Je me rappelle que quelqu’un avait une fois posé la question au Dalaï Lama. Celui-ci a répondu en substance : " mais qui est véritablement pour l’avortement ? Il y a uniquement des cas où cela se comprend ". Ce qui est primordial, c’est l’intention qui se trouve derrière tout acte. Une motivation identique peut aboutir a des gestes differents.

Le bouddhisme, une religion d’Etat pour permettre aux hommes de vivre ensemble pacifiquement ? .

Je pense que le bouddhisme est social tout en ne l’étant pas. Selon moi, il s’agit d’un chemin individuel qui ne s’occupe pas de l’organisation de la société, mais qui pousse naturellement les pratiquants à l’altruisme. Il n’y pas de modèle social vers lequel tendre.

C’est en grande partie grâce à cela que le bouddhisme a su s’acclimater aux différents lieux, aux différentes époques, aux différents contextes. Concrètement, j'ai vu des lamas tibétains ayant débarqué d’un mode de vie datant du huitième siècle, et qui ont pu aujourd’hui s’adapter sans difficulté à l’Occident en une seule génération. Ces grands changements pour eux n’ont pas été problématiques. Ils n’ont pas eu la sensation d’abandonner un ancestral système béni. Ils ont plutôt cherché a s'adapter tout en restant lucides sur les aspects négatifs de notre mode de vie et ont su en comprendre les bons aspects.

Il est également important de se rendre comte que l’intersection du monde religieux avec le monde politique est vue de façon différente au Tibet. En effet là-bas, les citoyens se disent qu’un lama officiant en tant politicien ne peut être que bénéfique car cet homme est certainement animé par des objectifs plus altruistes et moins personnels qu’un simple habitant. Par conte, chez nous, c’est l’inverse : on se dit qu’un religieux en politique va vouloir faire passer ses dogmes. Mais il est clair que ces différences se justifient par l’Histoire. .

Tout le monde peut-il prétendre à atteindre un jour l’Eveil ? .

Bien sûr ! C'est très important.

N’importe quel être, bouddhiste ou non, peut avoir une vie tout à fait normale et atteindre l’Eveil. Ce ne sont pas deux choses antagonistes.

Mais Il est important de faire la différence entre la pratique individuelle du bouddhisme et la transmission et la préservation de celui-ci. En effet, Je pense que le bouddhisme a eu besoin de structures pour se transmettre. Quelqu’un qui décide de devenir moine ou ermite est quelqu’un qui a décidé d’y consacrer toute sa vie. Ces gens là ne sont plus uniquement dans une démarche personnelle mais deviennent également capable de transmettre des savoirs à un maximum de monde. Mais au final, c’est juste une question de savoir quel(s) objectif(s) on met dans sa vie. .

Comment expliquez-vous que le bouddhisme, dont ses racines sont indiennes, ait pu s’implanter ici, quelques milliers de kilomètres plus loin, en Belgique ? .

Le bouddhisme est certes d'origine indienne et est donc empreigné de cette culture. Toutefois, le Bouddhisme a pris racine dans d'autres cultures et la rencontre a souvent été très créatrice.

Le même bouddhisme a, par exemple, pris racine en Chine, au Tibet, en Asie centrale, au Japon, et chaque fois cela a donné une forme tout à fait différente. Une alchimie a pu être trouvée.

Pour ce qui est de l’Europe, je pense que le point de rencontre se fera plus au niveau de la Science. Néanmoins, je conste que la pensée d’influence bouddhiste influence énormément de domaines, qu’ils soient scientifiques, médicaux, écologiques, politiques, économiques, sociologiques, etc. Tout se regroupe autour de la notion d’interdépendance, de transformationt. C’est un peu comme en chimie : deux éléments qui sont de primes à bord distincts peuvent néanmoins s’associer pour faire quelque chose de tout à fait nouveau.

La pensée bouddhiste est elle-même comparable à la Science : une observation et une mise en évidence de choses qui ne lui appartient pas. .

En ce qui concerne la relation homme-religion, pensez-vous que le bouddhisme et le christianisme adoptent le même type d’approche ? .

Lama Denys avait souligné que l’éthique, dans les religions du livre, a une vision légaliste : il y a Dieu, la loi et le bien et le mal se fondent en fonction du respect ou non de la loi. Par contre, il souligne que le bouddhisme a quant à lui une approche médicale, qui n’est pas basée sur une culpabilité fondamentale mais qui est plutôt de se dire que l’homme est fondamentalement bon et qu'il est temporairement obscurci par l'ignorance de sa véritable nature. C'est de cette ignorance qu'il doit guérir , s'il le veut, par sa pratique personelle. Le dharma (les enseignements du Bouddha) est vu comme un médicament.

Le clergé a une fonction "medicale". Chaque pratiquant est différent et il faut trouver ce qui pourrait l'aider à retrouver sa santé spirituelle.

Le bouddhisme n’a pas comme but d’attirer les gens, mais bien d’être une porte ouverte. Les lamas et les religieux ne sont pas là pour convaincre les gens, ils sont là pour aider des gens sur leurs chemins.

Quelle est, selon-vous, la position du bouddhisme vis-à-vis des autres religions ?

Aujourd’hui, le Dalaï Lama, et même les bouddhistes en général, appellent à rechercher non pas ce qui différencie les religions mais bien leurs points communs.

En ce qui me concerne, j’ai par exemple une voisine musulmane qui est un jour venue chez moi et qui s’est sentie mal à l’aise à la vue des différentes statuettes bouddhistes que je possède chez moi. Car, en effet, dans la religion musulmane, toute reproduction divine est interdite. Je lui ai donc expliqué que ces statues n’avaient aucune valeur pour moi, qu’elle pourrait les casser que cela ne me ferait rien. Par contre, je lui ai fait comprendre qu’elles sont pour moi une sorte d’aide-mémoire, un moyen pour me rappeler mes objectifs. Je ne prie pas les statuettes mais je me dis qu’en priant, j’aimerais ressembler à ces personnages qui ont atteint ou qui symbolisent un haut niveau de réalisation spirituelle. Elle avait l'ari soulagée et, depuis lors, nous nous respectuons mutuellement.

Un autre exemple pour la route : dans la religion musulmane, on ne s’incline uniquement que devant Dieu. Alors que les bouddhistes, eux, s’inclinent régulièrement devant des statues. De nouveau ici, je lui ai expliqué qu’on ne s’incline pas devant des statues, mais devant la « nature de toutes choses ». Les musulmans ne s’inclinent que devant Dieu. Les tibétains, en s'inclinant, ne se soumettent à rien ni personne mais s'inclinent devant la nature de toutes choses. Ils montrent un respect tout particulier à ceux et celles qui oeuvrent en ce sens et tout ce qui peut les aider dans leur chemin spirituel. Tout est donc question de point de vue, d'histoire et de culture.


Interview réalisée le 14 mars 2008 à Bruxelles
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Source de la photo ci-dessus : © Ines Wouters

VANGILBERGEN Pierre