Nguyen Van Thong, vietnamien d’origine et économiste de formation, a pratiqué le Bouddhisme zen depuis 1989 auprès du Maître zen Thich Nhat Hanh. Il partage désormais sa pratique dans les groupes dénommés « Fleurs d’éveil » où il propose une manière de vivre basée sur la pratique de la pleine conscience .

Nguyen Van Thong, pourriez-vous expliquer qui vous êtes et quel est le but de vos groupes ?

Je suis depuis une vingtaine d’années un des élèves du maître Thich Nhat Hanh, un moine zen vietnamien qui réside aujourd’hui près de Bordeaux en France, au Village des Pruniers. Alors que je pratiquais auprès de lui depuis quatre ou cinq ans, une amie du Village m’a dit un jour : « j’aimerais t’encourager à animer un groupe de personnes en Belgique». Je me suis donc lancé dans les années ’92-’93.

Ce que je partage aujourd’hui est une expérience basée sur les enseignements de Thich Nhat Hanh, et à l’occasion, avec certaines personnes, je complète par des notions de psychothérapie propres à l’Occident. J’ai décidé de pratiquer comme cela parce que j’ai pu remarquer que certaines personnes attirées par le bouddhisme le sont pour des raisons visant à retrouver un bien-être psychologique. Le bouddhisme représente pour moi un moyen, et non une finalité.

Avez-vous au préalable suivi une formation en psychologie ?

Non, mais pendant plusieurs années j’ai participé à des groupes de travail constitués de psychothérapeutes dans lesquels nous échangions, nous partagions nos expériences de manière théorique et pratique. C’était une mise en commun des « outils » utilisés par chacun. Le but était donc de se rendre compte si ces outils divergeaient totalement, ou au contraire, s’ils étaient les mêmes mais appelés différemment.

J’ai pendant ces années appris énormément de la psychothérapie. Et plus particulièrement de la PNL (Programmation Neuro Linguistique), qui est une des branches de la psychothérapie occidentale orientée vers la recherche de solutions concrètes. Les inventeurs américains de la méthode ont notamment filmé des maîtres spirituels qui ont réussi à guérir des gens, afin de comprendre quels étaient les outils utilisés. Après les avoir repérés, les chercheurs ont reformulés ces outils dans un langage accessible aux occidentaux et dans une forme non religieuse. Ce qui est d’autant plus intéressant, car, la plupart du temps, les gens ne demandent pas à devenir bouddhistes !

Je ne me considère d’ailleurs pas comme bouddhiste ! Je pratique seulement quelque chose qui m’aide dans la vie, une sorte d’hygiène mentale qui me pousse à bien conduire ma vie, et ce, en pleine conscience.

A propos du domaine scientifique, que pensez-vous du Mindfulness ?

Il s’agit là d’une tentative d’adaptation du bouddhisme au public occidental. Mais il faut garder à l’esprit que le bouddhisme reste beaucoup plus large que ce cadre là. Si quelqu’un s’intéresse vraiment au bouddhisme, il aura intérêt à retourner à la source des enseignements. Le Mindfulness peut représenter un point de départ, c’est une bonne chose de rentrer par une porte, mais il ne faut surtout pas s’arrêter là.

Comment se passe la rencontre entre vos élèves et vous-même ?

J’anime plusieurs groupes dans différents endroits. Les gens s’inscrivent en fonction de leur disponibilité. Je leur enseigne la manière de méditer et leur donne les bases pratiques et théoriques pour qu’ils puissent intégrer cette manière d’être dans leur quotidien. S’ils le désirent, certains peuvent bénéficier d’un entretien individuel. Dans ce cadre, je les reçois, je les écoute raconter l’histoire de leur vie et j’essaye de situer à travers cette écoute où se situent leurs problèmes. Pourquoi ne voient-ils pas une solution afin de sortir du problème ? Après les avoir écouté, je leur propose un feed-back et je leur fais part de ce que j’ai entendu et compris à travers la psychologie bouddhiste.

La plupart du temps, les gens qui viennent me consulter et qui veulent bien pratiquer après, c’est-à-dire appliquer la méthode bouddhiste, s’en sortent relativement bien. Plus de 50% des personnes se débrouillent mieux par la suite, sont plus calmes, plus compréhensifs et décodent mieux les problèmes de leur vie.

Que conseillez-vous précisément comme pratique bouddhiste ?

La pratique de base est toujours la même : calmer son esprit par la respiration. Les gens sont bien souvent trop excités, sont dans la colère ou encore plongés dans la tristesse.

On vient ici et on s’assied pendant une heure. Je pense que cette posture en silence, ou parfois guidée, est très proche des autres écoles bouddhistes. Par la suite, je réserve une heure et demie d’échanges, où je discute pendant 45 min de thèmes qui tournent toujours autour de la vie et des préoccupations des personnes.

Je les invite à partager leur vécu depuis le mois dernier (toutes les rencontres se font mensuellement) ce qu’ils ont pensé, ce qu’ils ont appliqué, quels sont leurs progrès, leurs difficultés, leurs points incompris.

Je rencontre souvent des gens avec des problèmes de type relationnel. Cela représente la majorité des cas. J’ai pu remarquer que les mésententes entre les gens sont une grande source de souffrance pour les occidentaux. Beaucoup plus rarement, on rencontre des problèmes existentiels ou philosophico/religieux.

Avez-vous toujours des liens avec le Village des Pruniers, où réside Thich Nhat Hanh ?

Je vais régulièrement pratiquer là-bas et j’ai des amis sur place qui sont devenus moines.

Comment s’est passée votre première rencontre avec le bouddhisme ?

Le premier livre que j’ai lu sur le sujet avait été écrit par un belge, Robert Linssen. Je l’avais trouvé en arrivant en Belgique il y a presque quarante ans.

Ma grand-mère pratiquait également, mais il s’agissait d’un bouddhisme « traditionnel et inoffensif », dans le sens où elle récitait des sutras sans les comprendre. Elle prononçait des sons en sasncrits, mais sans en comprendre la signification. C’est une manière culturelle d’aborder la religion plutôt que spirituelle. C’était un peu comme par ici, où des gens vont par habitude à l’église le dimanche. C’est également cette forme de bouddhisme là qui est très répandue au Vietnam.

Mais par contre, celle qui est pratiquée au Village des Pruniers est selon moi beaucoup plus intéressante. Parce qu’elle intègre la manière de nous aider à aborder les préoccupations quotidiennes.  Mais attention !  Les gens sont enchantés au début, mais ils replongent très vite car l’euphorie du départ était due à la pratique d’une activité nouvelle ainsi qu’à la rencontre de personnes sympathiques, mais  ne correspond pas encore au résultat de la pratique.

Ce n’est qu’après qu’il y a un véritable travail de transformation à faire. Et s’ils sont d’accord, c’est seulement à cet instant précis que commence la transformation. Ce n’est qu’à partir de la deuxième ou de la troisième année que s’installe durablement un changement.

Il faut tout d’abord identifier les problèmes en soi, se rendre compte qu’ils sont causés par un lien d’inter-dépendance avec les autres, mais qu’ils sont également créés par notre vision et nos limites. Je prends souvent l’exemple du plombier : si vous avez une fuite dans votre maison et que vous êtes vous-même un plombier, cette fuite ne sera pas un problème : dans les cinq minutes qui suivent, vous aurez réglé ce problème grâce à votre boîte à outils. Par contre, si vous n’êtes pas agile de vos petits doigts et que vous êtes quelqu’un qui a peur et qui panique, là ça peut devenir un vrai problème ! Le problème n’est donc pas toujours le problème en soi, mais dépend bien souvent de nos limites et de l’environnement qui peuvent être favorables ou non.

Comment vous positionnez-vous par rapport aux autres centre bouddhistes de Belgique ?

Certains centres ont été créés afin que les membres d’une communauté ethnique puissent se retrouver entre eux, en développant une sorte d’aides sociale et, accessoirement, une étude du bouddhisme.

Quant à que moi, j’ai eu l’opportunité de rencontre Thich Nhat Hanh. Il nous pousse à pratiquer un bouddhisme engagé dans la société, qui est proche de la préoccupation des gens. Il a également toujours insisté sur l’importance de parler le langage des personnes qui viennent nous écouter. Voilà pourquoi je parle toujours en français, tous les mots et tous les enseignements sont en cette langue. Et si par hasard je suis amené à utiliser un mot en sanskrit, je la traduis tout de suite après ou j’en éclaire le sens afin que les gens puissent bien comprendre.Le Bouddha a toujours utilisé la langue du pays. Ma façon de faire est donc une sorte de fidélité aux premiers enseignements.

J’ai déjà entendu que différents maitres préféraient utiliser les termes originaux, et donc non traduits. Je pense que le Bouddha a donné les enseignements dans la langue de la région où il se trouvait, il n’a jamais parlé en sanskrit aux paysans, et ce tout simplement parce qu’ils n’auraient pas été capable de le comprendre ! Certaines traditions prétendent parler la langue du Dharma, en utilisant donc parfois d’autres langues que celle des auditeurs. Je pense que ce n’est pas la bonne façon de faire. Dans l’intérêt du bouddhisme de parler la langue des personnes qui viennent chercher quelque chose qui peut les aider dans la vie quotidienne. Selon moi, c’est ça le plus intéressant !

Les personnes qui viennent vous voir sont-elles plutôt des orientaux ou des occidentaux ?

Ce sont pour la plupart des occidentaux d'horizons socio-culturels très différents : employés, professions libérales, ouvriers, soignants, thérapeutes,etc. Il y a un réel mélange de statuts et j’essaye toujours de tenir compte de la culture de tout un chacun. J’essaye toujours de m’exprimer au niveau des personnes.

Quand avez-vous lancé vos groupes nommés « Fleur d’Eveil » ?

J’ai commencé à animler des groupes en 1992, année de la naissance de ma fille. J’anime aujourd’hui différents groupes : à Liège, à Theux, dans le Brabant Wallon et dans le Luxembourg. En 2006, mes activités  ont été repris sous l’appellation « Fleurs d’éveil ». Mon but n’est pas d’essayer de développer le bouddhisme, mais d’aider les gens. Si les gens me le demandent, je viens.

Les personnes qui viennent vous voir sont-elles bouddhistes ?

Pas du tout ! Et je ne les encourage pas à devenir bouddhistes ! Je préfère les motiver à s’entre-aider davantage. Pour moi, ce qui compte le plus, c’est que les gens soient heureux dans leur milieu, avec leur famille, leurs amis et éventuellement leurs collègues de travail. Et s’ils arrivent à devenir rayonnant au sein de ces cellules, pour moi j’estime que c’est la meilleure chose.

Que pensez-vous de la future reconnaissance du bouddhisme en tant que philosophie non-confessionnelle ?

Cela peut aider les groupes à se développer, mais le contenu dépendra toujours de la personne qui enseigne, non pas des subsides. La reconnaissance peut également amener à la création d’une multitude de groupes qui auraient pour but de bénéficier des subsides. Le monde est ce qu’il est !

Dans le futur, il sera important de bien choisir les personnes qui seront aptes à choisir les groupes subsidiables. Mais on risque de voir certaines personnes s’ériger en tant que « norme de sélection ». C’est délicat, car certains groupes risquent de se retrouver sur le côté. Selon moi, l’argent représente une énergie. Si celle-ci vient nourrir un groupe avec un enseignant valable, cela peut aider beaucoup plus de personnes…

Comptez-vous rejoindre à nouveau l’Union Bouddhique Belge ? (Nguyen Van Thong était auparavant membre du « Centre Zen de la Pleine Conscience », elle-même adhérente à l’Union Bouddhique Belge)

Peut-être ! Mais ce dont j’ai peur, c’est de ne pas avoir assez de temps à consacrer aux tâches administratives. Ce qui m’intéresse, c’est l’enseignement et la transmission. Concernant mes groupes « Fleur d’Eveil », je fais de mon mieux, à mon modeste niveau, avec les moyens que j’ai et avec les personnes que je rencontre.

Interview réalisée le 26 septembre 2008 à Liège


Source de la photo : © Nguyen Van Thong

VANGILBERGEN Pierre