Psychiatre à l'hôpital ZNA Middelheim d'Anvers, Edel Maex est la personne maîtresse à l'origine de l'introduction du Mindfulness en Belgique. Réduire le stress, aider à vaincre la dépression et éviter certaines maladies graves, c'est ce que propose cette thérapie basée sur huit semaines de redécouverte de soi. Une approche tirant ses bases du bouddhisme, mais qui ne s'en réclame pas...

Comment décriveriez-vous le Mindfulness à quelqu’un qui n’y connaît rien ?

Mindfulness est un mot anglais qui signifie « Pleine Conscience », ce terme provenant lui-même du pali « sati » qui désigne « l’attention ». Bien souvent, Sati désigne la première partie d’une méditation où il est question de porter son attention sur quelque chose afin de calmer son esprit.

La personne pivot à l’origine de la notion de « Mindfulness » est Thich Nhat Hanh, un maître zen vietnamien qui vit en exile en France. Il est souvent dit dans le bouddhisme qu’il y aurait 84.000 portes qui ouvriraient chacune sur une façon d’interpréter le bouddhisme. Thich Nhat Hanh en a choisie une, par le biais de la Pleine Conscience, comme porte d’entrée à l’apprentissage du bouddhisme. Aidée par la notoriété du maître vietnamien, la notion de Pleine Conscience a commencé à être connue et s’est vue traduite en anglais par le mot « Mindfulness ».Celui-ci a commencé à voyager de pays en pays… jusqu’à arriver aux oreilles de John Kabat Zinn, professeur de médecine mais également pratiquant du bouddhisme zen, theravadin et de la méditation Vipassana. Sans oublier les multiples enseignements de Thich Nhat Hanh qu’il a reçu ainsi que ceux d’autres grands maitres bouddhistes.

Très vite, Jon Kabat Zinn s’est rendu compte que le bouddhisme et la notion Mindfulness pouvaient être très utiles aux gens. C’est pour cette raison qu’il a élaboré un programme de huit semaines (M.B.S.R. - Mindfulness Based Stress Reduction) basé sur l’approfondissement et la pratique de la Pleine Conscience. Et je pense personnellement que cela fonctionne très bien ! En ce qui me concerne, le Mindfulness m’a beaucoup aidé dans ma vie. De plus, étant psychiatre, j’ai rapidement compris que cette notion pouvait m’aider à guérir certaines personnes.

Sans oublier qu’ayant acquis certaines connaissances dans le domaine de la psychiatrie ainsi que dans la pratique de la méditation, je trouvais dommage de garder ces expériences uniquement pour moi. C’est pour cela que j’ai décidé d’enseigner les huit semaines d’apprentissages élaborées par Jon Kabat Zinn, ici en Belgique. J’en ai ressenti le besoin car j’avais l’impression de garder uniquement cette découverte pour moi. Cela m’a tellement aidé dans ma vie que j’ai eu envie de le partager avec d’autres. Et le succès en Belgique est au rendez-vous, vu que nous avons repris ce programme depuis maintenant une douzaine d’année.

Vous venez de mentionner deux noms importants : Thich Nhat Hanh et Jon Kabat Zinn. Comment êtes-vous rentré en contact avec ces deux personnes ?

J’ai rencontré Thich Nhat Hanh en France, au Village des Pruniers, où il vit en exil depuis de nombreuses années. C’est à cette occasion que j’ai pu suivre plusieurs de ses conférences. Mais je n’ai malheureusement pas pu avoir de contacts particuliers avec lui car, ayant été si populaire il y a quelques années, il est aujourd’hui uniquement disponible pour ses moines.

Quant à Jon Kabat Zinn, je dois dire que je le connais personnellement. Je recherchais à l’époque comment je pouvais mettre en commun mon travail de psychiatre avec le bouddhisme zen. Jusqu’au jour où quelqu’un m’a suggéré de lire un de ses livres, « Full Catastrophe Living ». C’est à partir de ce moment que je me suis aperçu que ma démarche était similaire à la sienne ! Son ouvrage décrit également en détail le cours qu’il a élaboré où il propose une approche de la notion de Pleine Conscience pendant huit semaines de thérapie. Après l’avoir lu son livre, j’ai l’a contacté et il m’a par la suite fourni son livre de travail ainsi qu’expliqué comment enseigner sa thérapie de huit semaines.

Avez-vous une idée du nombre de personnes pratiquant le Mindfulness en Belgique ?

C’est très difficile à dire. Personnellement, j’ai donné cours à plus de 2000 personnes. Mais il existe beaucoup d’autres enseignants de Mindfulness en ce moment en Belgique. Je peux juste affirmer qu’il y a plusieurs milliers de personnes qui ont suivi ce cours pour le moment.

Comment pourriez-vous expliquer l’attrait grandissant pour le Mindfulness ?

Sincèrement, je suis très surpris ! Mon but était au départ très modeste : trouver quelque chose que je pourrais ajouter à mon accompagnement thérapeutique des patients.

Je ne donnais au début que quelques enseignements de Mindfulness ici à l’hôpital ZNA Middelheim à Anvers. C’était au départ quelque chose de minime ! Mais cela a très vite prit de plus grandes proportions sans que je ne comprenne réellement pourquoi !

Néanmoins, en y réfléchissant d’un peu plus près, je pense qu’un élément a pu contribuer à son succès : l’entrée d’un travail scientifique sur la dépression, qui a permis par la suite l’introduction du concept de Mindfulness dans le CBT (Comity Behaviour Therapy), propre au monde des psychologues. Mais cela n’explique pas tout, beaucoup de travaux scientifiques n’ont jamais pris une telle ampleur !

Une autre cause explicative pourrait être le fait que le programme de huit semaines d’approche du Mindfulness traite de notions fondamentales du bouddhisme, et ce sans parler du bouddhisme ! Selon moi, nous avons tendance à voir le bouddhisme comme une religion, celle-ci étant comparable à une « foi », à une croyance obligatoire et où on se sent presque obligé de dire « moi je suis musulman, catholique ou encore juif ». Mais le bouddhisme n’a jamais été quelque chose à être, ce n’est pas une identité.

Historiquement, Le bouddha cherchait une manière afin de gérer toutes sortes de souffrance qu’on peut côtoyer dans la vie de tous les jours. Ce n’est qu’en tâtonnant qu’il est parvenu à trouver une méthode qui lui a permis d’arriver à l’Eveil. Et il a réellement trouvé quelque chose qui fonctionne !

Cette méthode a paru, et paraît aujourd’hui, de l’ordre du contre-intuitif. Mais petit à petit, beaucoup de gens prennent conscience que ce n’est pas contre-intuitif ; au contraire, ce serait quelque chose qu’ils avaient oublié et mis sur le coté. Je pense que les discours concernant le Mindfulness mettent aujourd’hui des mots sur des notions qui ont été bannies dans notre discours moderne et postmoderne, telles que profiter de l’instant ou prendre le temps pour se retrouver soi-même. Cela pousse à se dire « mais oui, c’est important ! ».

Et cela rejoint même l’histoire du bouddha historique, Shakyamuni ! L’histoire raconte qu’il avait d’abord essayé toutes sortes de techniques, telle que la mortification, afin d’atteindre l’Eveil. Mais aucunes d’entre elles ne fonctionnaient. Puis un jour, il s’est rappelé d’un fait dans sa jeunesse où il était entré en méditation sous un arbre et où son esprit s’était tout à fait ouvert. C’est à ce moment qu’il s’est rendu compte que c’était précisément cela qui l’aiderait à abroger ses souffrances.

Pensez-vous qu’il soit possible de dire que le Mindfulness soit pareil à la méditation Vipassana, sans le contexte bouddhiste ?

Oui, ou encore comme zazen, la méditation propre à la tradition zen. Je pense que le contexte bouddhiste représente un avantage comme un désavantage. C’est un désavantage car il peut être une barrière pour les adeptes d’une autre religion ou encore pour les personnes septiques à toutes religions. Il est important également de savoir que John Kabat Zinn avait au préalable demandé l’avis de maitres zens japonais afin de savoir s’il pouvait, ou non, enseigner le Mindfulness sans parler du Bouddha et de notions propres au bouddhisme. Et ils ont tous accepté ! Ce qui prouve, en passant, que le bouddhisme est quand même beaucoup moins dogmatique.

L’avantage, c’est que nous faisons de cette notion de Mindfuless quelque chose de scientifique, de médical et de psychologique. Mais il y a également un autre avantage que je me commence à comprendre de plus en plus, et qui est bien représenté par une phrase fréquemment dite par un maitre zen, Genpo Roshi, « tradition is like a container, it both preserves and hides ».

En effet, avec le Mindfulness, on met en lumière une notion préservée par le bouddhisme mais tout en écartant la tradition du bouddhisme. Mais même si aujourd’hui cette notion a beaucoup changé et évolué par rapport à son contexte d’origine, c’est toujours ça de pris ! Il est dit dans le Sutra du Lotus que si quelqu’un entend le chant du lotus, il se met à sourire. Dès lors, cette personne se mettra à en parler à une autre personne, qui se mettra à sourire également. Et ce, indéfiniment : même après cinquante intermédiaires, quelqu’un de nouveau sourira.

Mais je comprends également que le bouddhisme attache beaucoup d’importance à la transmission. Dans le zen, n’importe qui ne peut pas s’appeler « maître ». Et c’est bien là une des failles du Mindfulness : la préservation de la tradition bouddhiste est quasi perdue.

Avez-vous déjà perçu des critiques provenant d’autres groupes bouddhistes quant à cette perte de la tradition ?

En effet, j’entends beaucoup de critiques concernant le Mindfulness. D’un autre côté, beaucoup ont ce mot en bouche sans même savoir ce qu’il en est réellement. De plus, beaucoup de gens écrivent de livres sur le Mindfulness, sans avoir eux-mêmes suivi cette thérapie, ce qui n’arrange pas les choses. Mais on ne peut rien y faire, c’est une dérive !

Personnellement, je pense que ce que nous avons à faire, ce n’est pas contrecarrer mais bien soutenir et supporter le plus possible les différents groupes de Mindfulness du pays afin que tout se passe pour le mieux.

La majorité des personnes qui critiquent déplorent en fait la perte de la tradition bouddhiste dans l’enseignement du Mindfulness. Mais je pense qu’il y aura toujours des gens qui retourneront à la source du sourire (voir question ci-dessus), même si la tradition se perd quelque peu. En regardant l’histoire des peuples, on se rend compte que certains ont récité et récitent toujours des sutras sans même les comprendre. Là aussi il y avait déjà une perte de la tradition ! Mais parmi ces gens, on peut être sûrs que quelques uns sont retournés à la source afin d’en savoir plus. C’est pareil avec le Mindfulness !

Le catholicisme a parfois tendance à remettre la faute sur d’autres facteurs quant à la désertion des églises. « C’est la faute à X et à Y …» Mais dans ce cas-ci, des groupes bouddhistes font exactement la même chose en jetant la pierre sur le Mindfulness. Selon moi, ces groupes devraient d’abord se remettre en question afin de savoir s’ils sont toujours bien en connexion avec les gens.

Le Mindfulness connaît un grand succès en Belgique et aux Etats-Unis. Mais qu’en est-il pour les autres pays ?

Cela fonctionne aussi bien en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas et en Angleterre mais cela commence également dans la partie francophone de Belgique ainsi qu’en France, en Italie et en Suisse. Il y a un développement un peu partout en Europe.

Vous souvenez-vous comment s’est déroulée votre rencontre avec le bouddhisme ?

Cette curiosité pour le bouddhisme a commencé très tôt, lorsque j’étais encore étudiant dans le secondaire. Je ne sais pas pourquoi, mais ce monde m’attirait. Je me souviens que j’avais plus ou moins quinze ans et qu’il y avait une exposition à Knokke avec des statues chinoises. Celles-ci m’ont très fortement attirées, sans en comprendre les causes. Je me suis dès lors mis à lire sur ce sujet, mais ce n’est qu’à partir de 30 ans que j’ai commencé à pratiquer. C’était à l’époque une période faite de beaucoup de problèmes et de souffrances dans ma vie, ce qui m’a poussé à pratiquer. Mais je peux dire qu’il y a toujours eu un attrait, sans comprendre pourquoi.

Vous êtes donc bouddhiste depuis plusieurs années, mais pourquoi avoir choisi la tradition zen ?

Tout simplement parce que c’est dans cette tradition que j’ai trouvé un maître avec qui la relation passait bien. Peut-être que si j’avais rencontré Lama Karta avant Genpo Roshi, je serais peut-être adepte de la tradition tibétaine aujourd’hui ! Mais je dois dire que j’ai néanmoins beaucoup cherché avant de tomber sur le zen. Je pense que c’est très bon et très valorisant de voir beaucoup de chose et de rencontrer du monde avant de s’attacher à une tradition. Aujourd’hui, je fais partie du centre Zen Sangha dirigé par Frank De Waele, et nous avons une subdivision ici à Anvers où je suis le responsable.

Avez-vous des anecdotes de personnes étant totalement guéries par la pratique du Mindfulness ?

J’ai un peu peur de parler de grandes transformations car cela suscite souvent des histoires de succès et amène les gens à cultiver des espérances trop grandes dans le Mindfulness. Et ils risquent d’être déçus ! Mais je peux dire qu’après avoir enseigné à plus de 2000 personnes, il m’arrive souvent d’en rencontrer l’une ou l’autre. Et à chaque fois on me dit : « ça m’a beaucoup aidé » ou encore « ça m’a ouvert sur l’extérieur ». Et je préfère de loin cette réponse là que quelqu’un me dirait que le Mindfulness a complètement changé sa vie !

Interview réalisée le 12 septembre 2008 à Anvers


Source de la photo en début d'interview : © UCSIA

VANGILBERGEN Pierre