Pierre de Béthune, moine bénédictin, pratique la méditation de la tradition zen depuis de nombreuses années. Cette approche du bouddhisme lui a permis de rédécouvrir certains aspects du catholicisme.

Comment êtes-vous rentré en contact avec le bouddhisme ?

Très simplement : par le biais de rencontres personnelles. Je n’ai pas abordé cette tradition en lisant simplement des livres ou en cherchant de façon un peu abstraite un contact avec d’autres religions. Mais cela s’est, au contraire, réalisé en rencontrant une bouddhiste qui m’a semblé être très « vivante » et très heureuse. Cette première entrevue a vraiment excité ma curiosité et m’a poussé à rechercher quelle était la source de cette joie et de cette énergie. J’ai, par la suite, rencontré d’autres personnes dont notamment des enseignants bouddhistes et des vieux maitres zen. Ce fut une révélation de voir des gens aussi éveillés et aussi biens dans leur peau, et ce tout en étant beaucoup développés humainement que moi.

Qui étaient ces maîtres bouddhistes ?

Oh ils sont morts aujourd’hui ! Mais il y a eu notamment Suzuki Sochu et Morinaga Soko, qui étaient des personnalités importantes rencontrées il y a une vingtaine d’années. Ces relations ont été enrichissantes car, avec eux, on ne rencontre pas des concepts, on ne rencontre pas des faits historiques, mais bien des personnes en chair et en os très impressionnantes et convaincantes.

Où et comment s’est passée cette rencontre avec le bouddhisme ?

Cela s’est tout d’abord passé à Rome puis au Japon. Mais il faut bien comprendre que, même si ces rencontres interpersonnelles ont été primordiales, il a néanmoins fallu passer par une certaine connaissance. En effet, la sympathie de ces gens ne suffit pas, il est impératif d’aller voir les sources.

C’est dans cette optique que j’ai lu, étudié, acheté les livres qu’il fallait, tout en se familiarisant avec les sutras, les récits et les descriptions de personnages. Ce n’est que par la suite que je me suis rendu sur place, afin de mieux me rendre compte de la réalité du zen. C’est également très important de voir un milieu bouddhiste avec ses pratiquants, ses monastères et ses temples.

Afin de mener à bien cette étude, il a donc fallu mélanger trois types de source : les personnes, les écrits et les réalisations architecturales. C’est par ces trois biais là, et de manière simultanée, que j’ai donc fait connaissance avec le bouddhisme. Il est très important d’avoir des pistes convergentes.


… tant et si bien que vous faites aujourd’hui partie de l’association « Voies de l’Orient », qui a pour but de faire découvrir différentes facettes du monde oriental. Comment s’est passée la rencontre avec ce groupe ?

L’association a tout simplement cherché des noms en vue de monter une équipe. Ils sont tombés sur le mien et j’ai de suite donné mon accord. Je n’ai pas cherché mais été cherché !

Voie d’Orient est aujourd’hui une équipe qui essaye d’assurer des cycles d’ateliers, de favoriser des rencontres et de proposer des conférences de qualités. On a pu se rendre compte qu’il y avait une demande assez forte en Belgique. Mais bien souvent lorsque la demande est forte, l’offre est généralement de faible qualité. Avec l’association, nous cherchons donc à éviter qu’il y ait des charlatans et des gens peu valables.

Nous considérons que la transmission d’une tradition spirituelle est tellement importante que la qualité se doit d’être au rendez-vous. Nous tentons donc de proposer de la qualité. Quand une personne intéressée s’inscrit pour participer à des ateliers ou une conférence, elle peut être sûre que l’équipe dont je fais partie a passé au crible la valeur et l’honnêteté de ce qui est proposé.

Vous vous intéressez depuis longtemps au zen, mais pratiquez-vous la méditation, à savoir le zazen ?

Bien évidemment, car le zen c’est avant tout quelque chose de la pratique ! Parfois je rencontre des personnes qui me disent à ce sujet : « je m’intéresse beaucoup au zen, j’ai beaucoup lu à ce sujet ! ». Mais quand je leur demande s’ils se sont déjà assis en silence, ils me répondent que c’est trop fatiguant et trop difficile. Ce à quoi je leur réponds : « c’est bien… mais vous n’en savez rien ! ».

Le zen, c’est essentiellement s’assoir en silence. C’est sûr qu’après il se passe des choses, mais il faut du temps. Encore difficile à croire en Occident, le zen n’est pas quelque chose qu’on peut comprendre ; on ne peut que le vivre et l’expérimenter.

Et depuis combien de temps pratiquez-vous ?

Depuis une trentaine d’années.

Qu’y trouvez-vous ?

Je dirais que j’y trouve peut-être plus d’objectivité et plus de vérité. J’ai appris à ne pas toujours « colorer » mes appréciations avec des sentiments. En effet, pratiquer le zazen permet de décrasser nos habitudes de tous les jours. Depuis cette pratique, je reconnais objectivement que j’ai des frustrations et des désirs insatisfaits. Mais je mets tout en œuvre afin que cela ne déteigne pas sur ma façon de parler et d’agir. Il y a des gens qui sont toujours tristes et qui râlent sur tout. Or, il faut prendre en considération les choses telles qu’elles sont. Il s’agit de plus apprécier le quotidien, mais tout en tombant pas dans la naïveté non plus !

La pratique nous amène également à prendre conscience qu’on n’est pas grand-chose, dans le sens où on se rend compte qu’on est plein de distractions, de frustrations, etc. Mais après cette découverte, on devient humble. Et par conséquent, on devient bienveillant pour les autres parce qu’on sait qu’ils sont aussi des pauvres types comme nous ! C’est humiliant de méditer, et c’est pour cela que beaucoup de gens s’en lassent. Une méditation permet la remontée à la surface de toutes sortes de choses qu’on n’aime pas tellement voir en soi. Deux solutions se présentent alors : soit on fuit et on continue à vivre comme d’habitude en faisant semblant de rien ; soit on affronte sa pauvreté et ses limitations.

Mais cela demande du temps, où on ne fait rien d’autre que respirer, mais en se rendant compte que cette respiration représente tout ! Le bébé qui naît prend une première fois de l’air et la mort signifie la dernière expiration de cet air ! A chaque nouvelle respiration, c’est une nouvelle naissance qu’on reçoit mais à chaque expiration c’est un peu plus la mort qu’on aperçoit. Etre présent à chaque miracle de la vie tout en consentant à ses limites, c’est ça méditer. Le zen, c’est simplement vivre fort, vivre enfin !

Qu’avez-vous trouvé dans le zen qui manquait à la religion catholique ?

Si je me suis tourné vers le bouddhisme, ce n’est pas par dépit pour le christianisme qui ne donnait pas ce que je recherchais. J’ai vécu pendant quinze ans intensément comme moine chrétien et je n’étais pas du tout frustré ! Le zen est juste venu « en plus ». C’est comme si on ouvrait une fenêtre et qu’on me permettait de découvrir d’autres choses dans ma tradition chrétienne. Prenons un exemple très simple : le silence ou sabbat. Cela revient à cesser de produire quoi que ce soit, comme le propose le zazen. Sa pratique m’a permis de redécouvrir le sens du sabbat, c'est-à-dire ne pas toujours interférer et de laisser venir les choses telles qu’elles sont. J’ai redécouvert dès lors des valeurs un peu atrophiées et oubliées dans la tradition chrétienne. Le zen m’a permis de voir de manière nouvelle ce que je faisais dans la tradition chrétienne.

De façon imagée, je pourrais comparer mon expérience à la fabrication d’un pot. En effet, le potier fait un pot avec une terre donnée, une forme donnée, puis le met dans le four. Quand il est cuit, c’est toujours le même pot, la même terre, la même forme, mais c’est tout à fait différent : il est cuit, a acquis une nouvelle couleur, est devenu solide, donne un son quand on tape dessus, alors qu’avant il était friable et gris !

Il devient aujourd’hui très important que le christianisme rencontre l’autre pour être vraiment fidèle à lui-même. Dans le monde actuel, si certains catholiques continuent à vivre comme tel sans se laisser déranger par les autres, ils risquent de s’étioler. Il est vrai qu’un choc avec une autre spiritualité déboussole quelque peu, et des éléments magiques se dérobent par la même occasion. Mais c’est pas grave ! La vie nécessite qu’on abandonne des habitudes d’enfant. Il faut parfois mettre de côté certaines croyances qui ont fait vivre nos ancêtres et qui ne sont plus importantes aujourd’hui.


Quand vous dites cela, à quelles croyances pensez-vous ?

Beaucoup d’histoires de miracle. La foi chrétienne était beaucoup basée là-dessus. L’ascension, l’assomption et même la résurrection ont été présentés de façons très mythiques.

Il y a une notion très importante dans le bouddhisme qu’on ferait bien d’apporter dans le christianisme, celle d’upaya (en sanskrit). Littéralement, cela veut dire « c’est un bon truc ». De nouveau, de façon imagée, quand on veut traverser une rivière, on ne sait pas le faire à la nage et donc il faut un radeau. On le construit avec tous les éléments nécessaires et on parvient à franchir le cours d’eau. Il a été indispensable. Mais une fois la rivière franchie, on laisse là le radeau, on ne le porte pas sur son dos.

La religion est un bon radeau. On en a besoin afin de franchir le fleuve de l’existence, mais il ne faut pas continuer à le porter sur la tête. C’est un moyen certes efficace, mais ce n’est qu’un moyen. Il ne faut pas sacraliser la religion et les dogmes, sinon on n’avance pas et on s’embourbe. Autant un radeau est utile pour traverser un fleuve, autant il ne l’est pas pour marcher !


On peut remarquer qu’aujourd’hui, il y a de plus en plus de rencontres entre la religion catholique et le bouddhisme. Or le bouddhisme affirme qu’il n’y a pas de Dieu créateur, ce qui est une des bases de la religion chrétienne. Comment expliquez-vous dès lors ces différents rapprochements ?

Certes il n’y a pas de dieu dans le bouddhisme, mais il y a une claire expérience de l’absolu , de ce qui transcende, de ce qui n’est pas de ce monde tout en étant dans ce monde. Notre tradition occidentale, tant juive que chrétienne et musulmane, et même la tradition indienne, comportent pleins de divinités. Pour toutes ces traditions, l’absolu et l’au-delà ont été personnalisés et mis sous forme. Il y a « Lui ».Et le bouddhisme, animé par le même esprit, considère aussi que quelque chose de non perceptible anime l’homme. Cette notion est souvent appelée « vacuité ».

C’est vrai que si on s’en tient aux formules, chrétienté en bouddhisme sont tout à fait incompatibles : « Dieu ou pas dieu ? » Mais si on s’en tient aux pratiques ainsi qu’à la manière d’être et à la manière de faire, on est dès lors très fortement en connivence ! Le Dalaï-Lama est un homme très respectueux, ouvert et empreint de beaucoup d’attitudes évangéliques. Les formules séparent, la vie unit.

Je pense que rencontrer le bouddhisme ou encore le taôisme est une provocation très salutaire pour le christianisme. Le bouddhiste considère qu’il n’y a pas de dieu créateur, et beaucoup de personnes y croient. Il est donc très important de se poser la question : « Comment est-ce que sans Dieu, il vivent comme cela ? ». De bons chrétiens disent des athées que c’est dommage pour eux car ils ne peuvent pas accéder à une vraie vie et à un vrai respect. Et bien ils se trompent ! Il faut voir pourquoi ces gens vivent sans cette notion de Dieu. C’est une provocation très intéressante. Il faut écouter cela avec respect, au nom de notre foi chrétienne !

Je rajouterais que pour le christianisme, le judaïsme ou l’islamisme, « Dieu », « Allah », « Yahvé » est un nom. Pour l’hindouisme, Dieu est un verbe. Il représente le dynamisme, la création. Tandis que pour le bouddhisme, Dieu est un adverbe. C’est-à-dire qu’il faut faire les choses divinement, incorporer Dieu dans la façon de faire. Ce n’est pas une personne qu’on appelle, ni même dans un dynamisme intérieur, mais une manière d’être. Le divin, dans le bouddhisme, est dans la manière de faire.


Que pensent les autres résidants du monastère de votre approche du bouddhisme ?

Au début, ils étaient un peu étonnés et inquiets. Ils avaient un peu peur que je file par la tangente. Mais en me voyant vivre, ils ont été convaincus que ce n’était pas si mauvais que ça et m’ont finalement élu comme prieur (c’est-à-dire le responsable du monastère). Ce qui veut dire que je suis quand même bien accepté ! Même si, parfois, ce que je raconte n’est pas toujours catholique, je pense que ma manière de vivre l’est bien.

Interview réalisée le 02 septembre 2008 à Ottignies


Source de la photo ci-dessus : © Jym & Tyra Arraj

VANGILBERGEN Pierre